| Ronny Kitio a commencé à travailler sur Colorfol en 2017, et l'a officiellement lancé en 2019. |
Par Félicité VINCENT
Voyons comment Ronny Kitio a développé son application de streaming musical, Colorfol, pour aider une amie.
« Il y avait une jeune artiste que nous sommes amie aussi qui m’a approché avec ce clip qu’elle voulait diffuser. Car elle rencontrait de plusieurs difficultés et c’est comme ça qu'intuitivement qu’on s’est dit que voilà pourquoi pas ne pas développer une plateforme pour qu’elle puisse être écoutée », se souvient Ronny Kitio.
« Après étude de marché, nous nous sommes rendu compte qu’elle n’est pas la seule dans cette situation, beaucoup d’artistes ou de jeunes talents en souffrent. Ils se sont rendu compte que c’était une problématique plus générale dans la mesure où le système de rémunération des plateformes étrangères n’est pas adapté au contexte africain ».
Notre étudiant en informatique à Université de Yaoundé I a commencé à travailler sur Colorfol en 2017, et il l'a officiellement lancé en 2019.
L’application comme il le décrit est une plateforme de streaming et de promotion de la musique africaine et des artistes indépendants.
Il essaie avec son application, de contourner ce qu'il considère comme un défi majeur pour les artistes africains qui veulent gagner de l'argent en diffusant leurs œuvres en streaming, en particulier sur des plateformes développées en dehors du continent.
« Le plus grand inconvénient pour les artistes qui n’ont pas un fan base est qu’ils vont se retrouver avec une rémunération très faible. Et pour remédier à cela nous avons utilisé ce qu’on appelle l’UCP. Cela veut dire que si vous payez 1 000 frs CFA soit 1,50 € par exemple et que vous écoutez tous les artistes, la proportion de vos écoutes sera répartie uniquement à ces artistes là. Ronny Kitio explique ce qui fait que les artistes et jeunes talents, reçoivent équitablement ce qui leur revient ».
« Ronny Kitio renchérit qu'à cela nous avons ajouté une police d’assurance sociale qui permet aux artistes non seulement d’avoir des revenus mais de pouvoir stocker une partie de leurs revenus pour leurs vieux jours après leur carrière ou en cas de problème majeur ».
Il précise que Colorfol propose désormais 9 000 contenus, vidéo et musique, provenant de près de 700 artistes indépendants.
Actuellement l'application peut être téléchargée et est utilisée gratuitement par les utilisateurs. Le modèle économie pour le moment, les revenus sont générés par les publicités et sont partagés avec les artistes, un modèle qui reflète la tendance régionale.
C'est un énorme changement dans l'industrie musicale africaine
Car le streaming bouleverse l'industrie musicale, mais qu'en est-il en Afrique ?
« Vous savez qu'à l’époque les gens étaient encombrés à la maison avec les multitudes de CDs. Aujourd’hui, avec tous les différents supports physiques, on s’est rendu compte qu’on ne peut les stocker en ligne et on peut les écouter », affirme Davy Lessouga, Senior Manager Label chez Believe Digital, une maison de disque française et distributeur de musique au Cameroun.
En tout cas ce n'est pas le seul facteur clé.
« Car avec le CD, la cassette, vous aurez peut-être pu les garder certes. Au bout d’un moment, vous auriez des soucis au niveau de la qualité du son qui va se retrouver endommagée puisque le support allait se gâter or si vous mettez un fichier numérique en ligne aujourd’hui, dans 5, 10, 20 ans, le fichier numérique aura la même qualité sonore », ajoute M. Lessouga, qui est promoteur du Cameroon Digital Music Conference.
La Fédération internationale de l'industrie phonographique (IFPI), indique le marché mondial de la musique a généré 25.6 milliards de dollars en 2021 et 65% de ces revenus viennent du streaming.
Vous pouvez comprendre l'ampleur de la transformation, si vous pouvez comparer ces chiffres avec ceux d'il y a 20 ans lorsque ces revenus étaient de 24 milliards avec une contribution à hauteur de 97% des ventes physiques.
Selon le rapport de l’IFPI, qui dit que l’Afrique Subsaharienne, à l'instar de toutes les autres régions, a enregistré une augmentation des revenus provenant du streaming, en particulier le streaming financé par la publicité dont les revenus ont augmenté de 56,4 %.
Cela prouve à suffisance la place qu’occupe aujourd’hui le streaming dans l’industrie musicale au niveau mondiale.
C'est une grande importance portée par des plateformes comme, Deezer, Spotify, Apple Music, Tidal pour les plus connus.
Mais tous ne s'appellent pas Youssou Ndour, Fally Ipupa ou encore Davido pour avoir pignon sur rue sur ces plateformes.
La question comment s'en sortent les jeunes musiciens africains sur les sites de streaming ?
C'est qu'aujourd’hui, toutes les plateformes de streaming musical sont devenues incontournables pour les artistes, y compris ceux africains.
Par contre pour les artistes qui n’ont pas signé avec des maisons de disque, avoir cette visibilité sur internet peut être très difficile.
Avec une belle chanson par exemple c’est avec Anita, une de ses chansons à succès que Max Melo, s’implante sur les plateformes de streaming musical, en 2020.
« Quand moi j’entendais parler de streaming, sans toutefois connaître les voies et moyens par lesquels passer pour y accéder. Ainsi y a donc plusieurs personnes qui m’ont tendu la main dans ma carrière, comme le footballeur international Max Alain Gradel. Car c’est lui qui avait mis autour de moi un staff, une équipe, qui a proposé de me mettre sur les plateformes de téléchargement' », explique le chanteur ivoirien de variété à RadioTamTam.
Depuis il s'est séparé de cette équipe, et Max Melo a créé un compte sur le site TuneCore, où il paye pour que ses chansons soient mises en ligne. C'est un investissement aujourd’hui indispensable pour lui.
« Sur le plan international ça me vend déjà. Vous avez accès à mes musiques peu importe le pays dans lequel vous vous trouvez aujourd’hui avec les plateformes de téléchargement légal. C’est un avantage énorme déjà. Car aujourd’hui la technologie a évolué, les CDs ne sont plus trop vendus. Les mentalités changent, on essaye de s’adapter », déclare Max Melo.
Aux Etats-Unis, le streaming a généré l’année dernière plus de 3/4 des revenus de l’industrie musicale.
Alors l'Afrique aussi doit prendre le train, car le secteur attire. Comme Boomplay, une application de streaming qui se focalise sur le continent, et qui vient d’ouvrir des bureaux à Abidjan.
« Sur le Top 5 des pays en terme d’utilisation de l’application sur l’Afrique, la Côte d’Ivoire est numéro 4 », affirme Paola Audrey Ndengue, directrice générale de Boomplay Côte d’Ivoire.
« Boomplay a un intérêt aussi pour donner une opportunité à toute cette nouvelle génération d’artistes. Mme Ndengue explique que nous avons des intermédiaires, qui sont vraiment des partenaires de première importance pour nous, qui sommes les distributeurs, et justement l’intérêt d’ouvrir un bureau c’est d’avoir des équipes locales, qui vont pouvoir échanger avec les partenaires locaux, et faire en sorte que la musique ivoirienne soit la mieux représentée possible sur l’application ».
Un inconvénient pour le rappeur ivoirien, Papa Izy, ce système de « distributeur'' qui fait l’intermédiaire avec les plateformes de streaming, est désavantageux.
« C'est à part eux, tu ne peux pas, t’es obligé de passer que par eux. Pour passer par eux, et il faut qu’ils viennent vers toi. A la fin donc t’es obligé de lutter dans le noir. Et si t’as un buzz, ou n’importe quoi que ça prend, ils viennent vers toi », déplore l’artiste.
Papa Izy a un seul titre en streaming, issu d’une collaboration avec un DJ installé en France. Alors s’il espère gagner en visibilité, il n’attend pas vraiment beaucoup de revenus supplémentaires.
«Car parce que tu mets, et ils ne téléchargent même pas. Ou celles et ceux qui téléchargent, ce sont les gens de là-bas. Ils téléchargent quand même, mais y a pas assez. Quand t’as pas des millions de téléchargement, c'est pas assez. Tu peux espérer donc du coup juste une visibilité.»
Selon une étude européenne publiée en 2021, 9 artistes sur 10 présents sur les plateformes de streaming, ils reçoivent moins de 1000 euros (655 957 francs CFA) par an.
Une explication comment fonctionne une plateforme de streaming ?
Davy Lessouga, auteur du livre Musique et Digital en Afrique Francophone : explique les perspectives et les enjeux, il recense 3 modèles business sur lesquels fonctionnent une plateforme de streaming :
Le premier modèle business est donc celui auquel tout le monde a accès. Le Freemium est gratuit car il y a de la publicité dessus cela peut-être gênant.
Et le deuxième modèle est le Premium qui fonctionne avec des abonnements qui permet d’écouter chaque mois tous les catalogues de la plateforme grâce à un abonnement mensuel sans publicité. Là vous avez la possibilité de faire du téléchargement offline. Il s’agit là de télécharger de la musique mais elle n’est pas dématérialisée du support, elle est juste uniquement stockée dans l’application pour que vous puissiez écouter même quand vous n’êtes pas connecté sur internet.
Et le troisième modèle business peut-être le Bundle, car c’est un modèle alternatif entre le Freemium et le Premium. Il fonctionne le plus souvent avec les opérateurs de téléphonies mobile. Là vous pouvez payer par exemple de la data et l’opérateur vous permet d’avoir accès à de la musique sur une plateforme. Chaque fin du mois, ce qui se passe c’est que, les plateformes récupèrent ces trois différents revenus et ensuite pour rémunérer les acteurs via un système de rémunération bien précis.
Cette méthode de calcul du streaming peut se faire au prorata. Chaque fin du mois, la plateforme prend les écoutes de l’artiste divisées par toutes les écoutes de la plateforme, qui sont multipliées par le montant des revenus qui ont été récoltés.
Il y a une part de ce qui est récoltée en termes de droit (12%) qui est reversée à des structures telles que la Sacem. Il y a 20% aussi qui reviennent à la plateforme et le reste est remis au distributeur qui va rémunérer l’artiste.
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