ACTUALITE DE LA SEMAINE « Garder le cap » en 2021 : rencontre intime avec Sempé

07 janvier 2021 à 17h48 - 1290 vues

Jean-Jacques Sempé dans son atelier, le 26 octobre 2020. • HÉLÈNE PAMBRUN/PARIS-MATCH/SCOOP

Par RadioTamTam

Qui mieux que Jean-Jacques Sempé pour commencer l’année et nous donner une leçon de légèreté ? La vie, l’art, la mort, Dieu… le père du Petit Nicolas nous a ouvert les portes de son atelier et de son âme (d’enfant).

C’est acquis. Sempé, 88 ans, est un grand dessinateur. À travers ses dessins au trait immédiatement reconnaissable par sa délicatesse et sa douce ironie, il n’a pas son pareil pour tromper la mélancolie ambiante. Ses albums ont traversé les âges. Et sont autant des invitations à la rêverie intemporelle que des bulles d’insouciance perdue. Sans en avoir l’air, ce sont aussi des manifestes de notre condition humaine.

Sous son regard gentiment moqueur, des couples de grands bourgeois, des cadres supérieurs au front plissé ou de petites dames agenouillées dans des églises se débattent face à l’immensément grand, exposent leurs questions existentielles, qui prennent racine dans la banalité du quotidien, ou leurs interrogations sur la présence de Dieu. Mais, face à l’océan en furie ou perdus dans une foule oppressante, ses personnages ne perdent jamais espoir.

« Je bois du champagne »

Alors, pour aborder cette nouvelle année sous les meilleurs auspices, rien de mieux qu’une rencontre avec le dessinateur du Petit Nicolas. Pour démarrer d’un bon pied, pour ne pas baisser les bras malgré la pandémie qui n’en finit pas, pour Garder le cap, comme il nous y invite dans son merveilleux dernier album (Denoël), qui rassemble des dessins publiés dans Paris Match depuis 1990. Car discuter avec Sempé de la vie, de l’art, de la maladie, de la mort, se conjugue en modes mineur et majeur, avec simplicité. Entre légèreté et profondeur. Mais se termine toujours sur une note d’humour badine, en forme de pied de nez que n’auraient pas renié le Petit Nicolas et sa bande de copains.

« Il faut s’amuser de certaines situations, sinon elles deviennent trop angoissantes. C’est une façon de lutter. Cela aide. »

• DESSIN EXTRAIT DE « GARDER LE CAP », JEAN-JACQUES SEMPÉ (EDITIONS DENOËL 2020)

 

Perché dans son atelier du boulevard du Montparnasse, à Paris, quartier autrefois de Picasso et de Modigliani, Jean-Jacques Sempé, chemise bleue et chaussures bien cirées, nous attend tranquillement dans son fauteuil. Il marche difficilement. Sa table de travail, qui surplombe une vue magnifique sur les toits de Paris, n’est pas loin. Sous les feuilles à dessin blanches, on distingue un croquis inachevé d’un marin pipe au bec, des essais de couleur. Tandis que sa chatte Néfertiti prend ses aises sur le canapé clair, il lance à la jeune femme qui s’occupe de lui : « C’est un peu sec ! » « Quand je peux, je bois du champagne », explique-t-il, en retirant son masque pour porter sa flûte à ses lèvres.

À 88 ans, celui qui a réalisé des centaines de couvertures pour The New Yorker, vendu plus de 15 millions d’albums, ne se laisse pas abattre. Malgré un corps qui commence à lâcher – il a fait un AVC en 2007 –, une fatigue jamais lointaine, l’œil continue de pétiller, le ton reste blagueur et chaleureux : « J’ai un mal fou à marcher avec mon genou gauche. Cela ne me permet pas de faire des rencontres avec le Paris Saint-Germain. Cela m’ennuie, car j’ai peur qu’on ne prenne ma place ! »

« Il faut s’amuser »

Sempé ressemble à l’un des personnages de son dernier album : il « garde le cap ». « J’ai toujours placé l’espoir comme la première des activités à avoir quand on se réveille. Instinctivement, les êtres humains sont comme cela, bagarreurs. Actuellement, je trouve les gens courageux. Ils sont fatigués, mais ils travaillent. Je trouve cela remarquable, cela m’éblouit. » On lui rappelle « l’homme est un animal inconsolable et gai », l’une de ses citations favorites, qu’il a attribuée à tort à Blaise Pascal, alors que la paternité en revient à Jean Anouilh. « En pensant que c’était Blaise Pascal, je me suis couvert de ridicule, rigole-t-il. Mais sur le fond c’est bien moi. Je suis inconsolable face à la perte d’un ami ou d’une amie, mais je reste gai. C’est dans la nature humaine de faire des choses, de continuer malgré tout. » Et le concernant, de dessiner, encore et encore.

 « C’est dans la nature humaine de continuer malgré tout » confie Jean-Jacques Sempé.

• HÉLÈNE PAMBRUN/PARIS-MATCH/SCOOP

Sempé a toujours été un immense travailleur, parfois besogneux. Il peut lui arriver de plancher sur un seul dessin pendant un mois pour trouver le ton juste, la pointe d’humour adéquate. « L’humour, je le tiens de gens que j’ai aimés, comme Pierre Dac, Francis Blanche, Jean Poiret ou Michel Serrault, mais aussi depuis que je suis jeune. Il faut s’amuser de certaines situations, sinon elles deviennent trop angoissantes. C’est une façon de lutter. Cela aide. J’ai vécu des conditions difficiles, enfant. » Les premières années du dessinateur sont de fait sombres et mériteraient un ou plusieurs recueils : il n’a pas connu son père et est élevé par sa mère et son beau-père, représentant de commerce. Dans le foyer bordelais, l’argent fait souvent défaut, les baffes et les disputes sont monnaie courante. Le petit Jean-Jacques, qui présente un léger bégaiement, doit quitter l’école à 14 ans. Et en guise d’ailleurs, s’évade dans le dessin.

« Je dois travailler »

La période actuelle l’inspire-t-elle ? Apparemment, non. « C’est trop exceptionnel », confie celui qui cherche l’intemporalité dans ses planches. Représenter des gens masqués, ce n’est pas sa tasse de thé. « On ne peut plus dessiner les expressions, cela me gêne », complète-t-il avant de tourner le regard vers son piano droit. En plus des pinceaux et des crayons, Sempé a une passion ancrée pour la musique. « Je joue de temps en temps. Je le fais parce que je connais mes copains musiciens Duke Ellington, Maurice Ravel, Claude Debussy et Jean-­Sébastien Bach : si je n’ai pas fait de progrès quand j’arriverai là-haut, ils ne voudront pas jouer avec moi. Je dois travailler, pour être admis dans leur club ! »

Il faut s’amuser de certaines situations, sinon elles deviennent trop angoissantes. C’est une façon de lutter. Cela aide.

La mort n’est pas un tabou pour Sempé. Il y pense, sous l’angle de franches rigolades à venir avec ses amis musiciens, mais aussi peintres. Il aimerait ainsi passer un moment avec Léonard de Vinci. « Je l’ai rencontré une fois grâce à Monna Lisa, s’amuse-t-il. Mais il m’a cassé deux côtes, en me serrant trop fort ! » L’évocation de la mort de son fils Jean-­Nicolas, survenue il y a une dizaine d’années, lui arrache plus d’émotion dans la voix. « Le pauvre vieux, il n’a jamais eu de chance. Tout ce qu’il entreprenait ne marchait pas. » Imagine-t-il aussi voir enfin le père qui ne l’a jamais reconnu ? « Hélas ! je voudrais bien, mais cela nécessiterait des recherches considérables. Je ne sais pas si le Grand Barbu a le temps de s’en occuper. » Puis il reprend, presque d’une voix de petit garçon : « Cela me ferait plaisir que mon père se souvienne de moi. Mais de ces retrouvailles éventuelles, je ne sais pas si on peut faire un dessin. » Une ombre passe sur son visage.

Sempé reprend une lampée de champagne, puis retrouve son ton potache de cour de récré en parlant de son envie de présenter un croquis à Dieu, quand il sera au ciel. « J’aime bien celui qui met en scène une équipe de déjantés – la fille a le crâne rasé. Ils regardent et critiquent la Joconde. Ce sont des imbéciles, paumés, qui s’en prennent au travail. Alors que pour moi c’est une vraie valeur. Le travail m’a sauvé. Mais cela a été une bagarre très dure pour gagner ma vie. J’en ai bavé. Bach a déclaré : quiconque travaillera autant que moi fera aussi bien que moi. Je peux vous assurer que j’ai fait autant, mais je ne suis pas arrivé à la hauteur de ses chaussettes ! »

Saint Pierre, « c’est un brave mec »

Même s’il n’est pas croyant, Sempé se plaît à interpeller Dieu. En 2007, lors de son accident vasculaire, il lui avait fait passer un message par l’intermédiaire de saint Pierre : « C’est un brave mec, il est plus disponible que le Grand Barbu. Il m’a dit de continuer ! » Il aime à parsemer ses planches d’églises et de fidèles. Quelques Mystiques (Denoël) a d’ailleurs rencontré un vif succès dans le monde catholique. « Les gens sortent de chez eux pour rentrer dans une autre maison, essayent de parler à quelqu’un dont ils ne sont pas sûrs qu’il existe. »

On lui montre le dessin d’une femme agenouillée au premier rang, dans une église, avec la légende « J’ai tellement confiance en Vous que, la plupart du temps, je vous appelle docteur » : « Il a dû être content quand il a lu ça, mais il l’est à un stade supérieur, incompréhensible pour nous. » Plus que de transcendance, Sempé préfère parler de sa fascination pour l’infini. « Nous n’avons qu’à regarder par la fenêtre, contempler la mer ou écouter de la musique pour éprouver cette sensation. Jusqu’où va-t-on ? Que traduisent ces trous noirs ? J’ai été sensible très tôt à cette notion d’infini. Je n’ai pas la volonté de méditer, car je suis un paresseux. »

L’horloge tourne. Néfertiti bondit et se dirige vers la cuisine. « C’est une chatte recueillie dans la rue, qui a été battue. Son histoire m’a touché », confie-t-il. Le débit est moins rapide ; l’attention de Sempé décline. Vient le moment de lui demander ses vœux pour 2021 : « Il nous faut retrouver la bonhomie française, cette sorte de grâce et d’élégance mêlées à de la fraternité. L’époque est devenue horriblement vulgaire – il suffit de regarder la télé. Sans parler de la cruauté qui s’est installée parfois entre les gens. Mais je garde toujours espoir. Mon Dieu, oui… »

Biographie
1932 Naissance à Pessac.
1951 Publication de son premier dessin sous son nom dans Sud Ouest.
1954 Il rencontre René Goscinny, à Paris, avec qui il dessine les aventures du Petit Nicolas de 1956 à 1965. Leur héros est présent dans plus de 40 pays.
1962 Publication de Rien n’est simple, son premier album chez Denoël. Presque chaque année, il en publie un nouveau.
1966 Début de ses collaborations avec la presse française : L’Express, Le Figaro, Le Nouvel observateur.
1978 Première couverture pour The New Yorker.
2020 Sortie de Garder le cap (Denoël).

Garder le cap, de Jean-Jacques Sempé, Denoël, 35 €.

source : lavie.Fr

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