CULTURE Hugues Aufray : « Je suis reconnaissant tous les jours »

08 janvier 2021 à 19h29 - 1007 vues

Par RadioTamTam

C'est un fameux chanteur que l'on ne présente plus. L'auteur de Santiano, de Céline, du Petit Âne gris..., entrés dans le patrimoine français, cultive sa veine artistique depuis plus de 60 ans. Il se confie sur ses racines chrétiennes et humanistes.

Comment le bon Dieu, dans son atelier, s'y est-il pris pour faire de moi un homme ? Comme le dit ma chanson : « Mon Dieu que c'est long » ! Il faut revenir aux racines pour comprendre. J'appartiens à la famille du catholicisme social, que les prêtres-ouvriers et l'abbé Pierre ont si bien incarné. Mon grand-père paternel, Jules, avocat à Paris et homme politique important, est un catholique de droite, mais moderne dans la mesure où il est sensible à la question sociale.

En 1905, il est le député qui tient tête au petit père Combes. Il n'est pas contre la laïcité, au contraire, il la défend au nom de la tolérance, mais il estime que derrière ce beau principe se cache un anticléricalisme violent. Jules meurt avant la fin de la Grande Guerre, je ne l'ai donc pas connu, mais je crois avoir beaucoup reçu de sa manière de vivre en chrétien. Petit garçon, j'ai cette foi d'enfant que je trouve aujourd'hui encore admirable. C'est la plus belle, la plus pure et spontanée, celle de l'innocence totale. Il faut dire aussi que jusqu'à mes 15 ans, je serai d'une naïveté incroyable !

Et pourtant, durant ma petite enfance à Paris, j'évolue entouré d'adultes, aux côtés de ma nurse jusqu'à mes 4 ans - mon premier amour féminin -, puis de ma mère, Amyelle. En effet, contrairement à Jean-Paul et Francesco, mes deux grands frères, et alors que je rêve de faire comme eux, je ne peux pas aller à l'école car j'ai un handicap très... handicapant : j'écris à l'envers ! Alors je suis obligé de rester à la maison. Ma mère m'entraîne dans les musées de la capitale et je reste bouche bée devant les tableaux de Bonnard et des impressionnistes - mon goût pour la peinture vient de là.

Les toiles et bustes d'Hugues Aufray, dans sa maison de Marly-le-Roi. 

• STÉPHANE GRANGIER POUR LA VIE

L'art est divin 

Quand elle va au concert à Pleyel ou à Gaveau, elle m'emmène aussi avec elle et je me retrouve assis à côté du pianiste Alfred Cortot. J'aime la musique, mais je n'arrive pas à la lire, donc je joue tout à l'oreille. En 1938, ma mère m'offre un phonographe et mes deux premiers disques : l'un des Golden Gate Quartet, un ensemble vocal américain de gospel et de negro spiritual, et l'autre des Comedian Harmonists, un sextuor vocal allemand. Extraordinaire !

Je suis tout jeune, mais je touche déjà à quel point l'art est divin. Lorsque la Seconde Guerre mondiale éclate, j'ai 10 ans. Avec ma mère et mes frères, nous nous retrouvons coincés à Saint-Jean-de-Luz où nous sommes en vacances. Mon père débarque en uniforme pour nous prévenir qu'il part rejoindre son unité - au moment de l'invasion allemande, il s'exilera en Espagne d'où il ne reviendra jamais... - et conseille à maman de ne pas remonter à Paris, qui risque d'être bombardée. Nous partons alors nous réfugier en zone libre, dans un petit village du Tarn, à Sorèze, où se trouve une école de tradition pour les enfants de la « haute » et de la noblesse occitane.

Elle est tenue par les Dominicains depuis le fameux Lacordaire. À 12 ans, c'est la première fois que je suis écolier, et je suis le plus heureux des garçons. Les religieux m'apportent énormément, à commencer par l'équitation ! Il y a aussi la musique, enseignée, qui plus est, par un descendant direct de la famille de Jean-Sébastien Bach. J'adore chanter aux offices à la chapelle. Ce chant choral qui vient d'en haut me touche en plein coeur.

« Mon ami, mon confident, mon père de substitution »

Pendant ces années de confinement à Sorèze, c'est Francesco le chef de famille. Ma mère a une telle dévotion pour saint François d'Assise - l'incarnation de l'Évangile selon moi -, qu'elle a donné ce prénom a son deuxième fils. Si Jean-Paul, l'aîné, est un génie en mathématiques, mon cher Kako est un sensible, un artiste. À l'image de son saint patron, il parle aux animaux, il les soigne. Il a une voix d'ange qui le destine à être le plus grand chanteur d'opéra du XXe siècle. Il est mon ami, mon confident, mon père de substitution. 

Il se suicidera par amour à l'âge de 27 ans - je mettrai plus de 60 ans avant de retrouver sa tombe, dans un cimetière de Montréal au nom si bouleversant : le Repos de saint François d'Assise... Je le pleure encore, et je crois que c'est pour lui, en sa mémoire, que je suis devenu ce que je suis. Après la guerre, ma mère m'envoie rejoindre mon père à Madrid, car la situation est devenue trop difficile. Je me revois franchir à pied le pont de la Bidassoa, seul avec mon baluchon sur le dos, le regard braqué vers l'Espagne. J'ai 17 ans, et en cet instant précis, j'ai le sentiment du cordon ombilical qui se coupe.

Mon coeur éclate et là, je deviens un petit homme. Et ce petit homme se retrouve bientôt face à un père qu'il ne connaît presque pas, et à une belle-mère dont il vient seulement d'apprendre l'existence. Car ma mère ne m'a parlé de leur divorce, prononcé en 1941, qu'au moment où je l'ai quittée... À cause de son remariage, mon père n'est plus pratiquant. Du jour au lendemain, je romps donc moi aussi avec la pratique religieuse. Alors a lieu en moi une évolution dont je ne prendrai conscience que bien plus tard.

• STÉPHANE GRANGIER POUR LA VIE

« Parler à la Vierge en toute simplicité »

Je fais pour ainsi dire mon choix dans la religion de mon enfance. Je mets de côté tout ce que je n'aime pas trop de l'Église - les ors et les fastes, les rites et les règles cultuelles - et je garde Jésus, cet homme de chair et d'os, dont la mère prend soudain une grande place dans ma vie. J'ai le sentiment de pouvoir parler à la sainte Vierge en toute simplicité, comme on appelle sa maman au téléphone.

Je lui demande des faveurs et la prie d'intercéder auprès de son Fils. Qu'il y ait une femme, c'est bien la chose que j'aime le plus dans le catholicisme, et qui me rend les autres religions et confessions moins attrayantes ! Ma nouvelle ferveur mariale vient aussi, je dois bien l'avouer, de ma passion pour une petite jeune fille madrilène : elle est issue d'une famille de la gauche républicaine, mais, comme tous les Espagnols, elle vénère démesurément la mère de Jésus.

Je deviens amoureux fou de l'Espagne, ce pays où l'on chante et où l'on danse partout sans aucune distinction de classes sociales. Pour le premier Noël que je passe avec mon père, je lui demande une guitare - l'instrument n'est pas encore populaire en France, il faudra attendre Brassens dans les années 1955. Parce que je suis incapable d'apprendre le solfège, là encore je joue tout à l'oreille, comme les gitans, et je commence à chanter des chansons du folklore espagnol.

« Laisser crépiter ces étincelles divines en nous »

Toute ma carrière de passeur et de colporteur de mots, je resterai fidèle au folklore, à cette musique naturelle des « gens de peu », de ceux qui ne savent ni lire ni écrire la musique, mais qui chantent en famille ou pour accompagner le travail, les mariages et les enterrements. Dans les années 2000, alors que je roule vers un monastère en Chartreuse où je dois chanter, je vois sur la route le panneau « Saint-Hugues ». Intrigué par ce nom, j'entre dans le village et je vais à l'église, comme à mon habitude - je suis attiré par ces lieux de silence et de paix qu'on ne respecte plus assez. Là, je tombe sur de magnifiques tableaux d'un certain Arcabas.

Je me démène aussitôt pour rencontrer cet homme, qui deviendra un grand ami. À ma question : « Avez-vous toujours fait de l'art sacré ? », il me répond : « Mais c'est un pléonasme ! » Autrement dit : l'art est sacré par définition, et s'il ne l'est pas alors... c'est grave. Voilà pourquoi je préfère Matisse à Picasso, car ce dernier est un matérialiste de première classe qui n'a aucun sens de la transcendance.

Quelle est la différence entre le sacré et le profane ? Comparez la vie d'un boeuf de boucherie à celle d'un taureau de combat, et vous comprendrez ! Vous comprendrez alors ce que c'est que de vivre comme un malheureux à petit feu ou comme un prince en suivant un noble idéal, en laissant crépiter ces étincelles divines qui sont en chacun de nous.

Transmettre des valeurs

La noblesse chez l'homme, c'est un certain humanisme. C'est la fraternité vécue à son sommet. C'est l'amour, tout simplement ! Regardez ce prêtre qui a pris la place d'un père de famille dans un camp d'extermination : il a donné sa vie pour un homme qu'il ne connaissait même pas (Maximilien Kolbe à Auschwitz, ndlr). Prenez Van Gogh. Avant d'être peintre, il avait étudié pour être pasteur. Mais on n'avait pas voulu de lui, car il s'habillait comme un ouvrier. Il présentait mal. Et pour cause : il vivait, dormait et travaillait à la mine avec les pauvres. Si j'étais pape, je ferais de lui un bienheureux car il a incarné le Christ comme personne.

À ma petite mesure, j'ai essayé de transmettre ces bonnes valeurs dans mes chansons et je suis heureux qu'elles aient été chantées par tous les scouts, tous les mouvements de jeunesse, de droite ou de gauche, catholiques, protestants, juifs ou musulmans. Ma relation à l'art comme à la vie est ainsi profondément spirituelle. Le matin, quand je me lève, je sors dans mon jardin et je regarde le ciel. Quel que soit le temps, je dis merci. Je suis reconnaissant tous les jours. Et c'est peut-être cela, finalement, la prière : savoir dire merci à ce Dieu inconcevable qui est partout, qui nous échappe et nous habite. En cela, ma foi est universelle.

Les étapes de sa vie
1929 : Naissance à Neuilly-sur-Seine (92) de Hugues Jean-Marie Auffray.
1945 : Rejoint son père à Madrid. Au bout de trois ans, de retour en France, il interprète des chansons de Félix Leclerc, Georges Brassens, etc.
1959 : Eddie Barclay lui fait enregistrer son premier disque.
1961 : Grand succès de Santiano, puis de Céline et Stewball (1966) et de bien d'autres titres qui font partie du patrimoine français.
1965 : Il est un des premiers chanteurs français à adapter les chansons de Bob Dylan, et puise aussi son répertoire dans le blues et le rock. Depuis, il ne cesse de se produire en tournée en France et au Canada.

Sur son album “Autoportrait” :
« Je crois au destin. C'est peut-être Celui qui est là-haut qui a dit à Universal : "Vous vendez de la marchandise, c'est bien, mais il faut demander à ce type-là de faire des chants religieux !" C'est ainsi qu'Autoportrait, mon dernier album, a été réédité en décembre avec en cadeau un second CD : sept chansons du folklore de Noël revisité. Il y a notamment À la nuit, à la veillée, qui parle de l'exode de Joseph, de Marie et de l'enfant - une famille d'exilés, de réfugiés sans le sou comme il y en a tant aujourd'hui. J'espère que cette mélodie argentine ira jusqu'à Rome et au pape François ! »

Source : lavie.fr

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