ENTRETIEN. « Selon Thomas Gomart, directeur de l’Ifri : La Chine est désormais une puissance globale » Actualités 19 mars 2021
19 mars 2021 - 21:26 - 4740vues
Par RadioTamTam
Thomas Gomart est directeur de l’Institut français des relations internationales (Ifri, dans un essai (publié chez Tallandier) intitulé Guerres invisibles, nos prochains défis géopolitiques. Thomas Gomart, analyse le monde de l’après pandémie en tant directeur de l’Institut français des relations internationales (Ifri). Les États-Unis et la Chine se livrent désormais une grande compétition avec comme paramètres le climat et la technologie.
Il est temps que les Européens se réveillent comme si la pandémie n'a pas suffi. Thomas Gomart dans son dernier ouvrage écrit, nous faisons encore comme si tout le monde voulait adopter notre mode de vie. Or la crise du Covid-19 renvoie à des dynamiques de civilisation ajoute-t-il. Cette crise sanitaire accélère la désoccidentalisation de la politique internationale. L’Europe, après quatre siècles de protagonisme planétaire, risque-t-elle d’être reléguée au rang province du nouveau monde ? Thomas Gomart dirige l’Institut français des relations internationales (Ifri).
Dans son livre qui s’intitule Guerres invisibles. On peut se poser la question sommes en paix ou on est en guerre sans le savoir ?
Nous pouvons dire qu'on est à la fois en guerre et en paix, avec des passages de phases difficiles à identifier car elles passent par de la confrontation ouverte ou dissimulée et de la coopération ouverte ou implicite. Le propos, c’est de dire que l’affrontement reste permanent, mais qu’il ne se limite pas à la simple sphère militaire, mais concerne de multiples champs d’activité.
Lesquels ?
Un livre publié en 1999 par deux officiers chinois, La guerre hors limites, ce livre se veut une réponse à ce livre qui listait eux-mêmes vingt-quatre types de guerres. En passant par la grande guerre réglementaire allant de la guerre nucléaire à la guerre environnementale ou la guerre médiatique. Entre la parution de ce livre et le mien, un temps s'est écoulé au cours de lequel la Chine a ravi à l’Union européenne sa deuxième place sur la scène internationale et par ailleurs, à mon sens, est en train précisément d’imposer sa grammaire de la guerre aux autres.
La Chine, puissance globale
La Chine est comme puissance économique, mais comme aussi puissance stratégique. C'est un fait majeur non seulement de l’émergence.
Oui. C’est une puissance désormais globale, au même titre que les États-Unis. C’est-à-dire que la Chine non seulement a ravi la deuxième place, mais convoite ouvertement la première place et dispose d’atouts qui rendent cette ambition crédible. Elle est présente désormais dans tous les compartiments du jeu comme puissance globale. C'est dans un rapport pas forcément d'équivalence symétrique avec les États-Unis, mais comme puissance globale.
Elle prend l'ascendant dans certains domaines et il y a des domaines dans lesquels elle a un retard qu’elle cherche à combler.
Est-ce que les États-Unis pourront-il être rattrapés ?
Avec Trump de manière ouverte, dans une nouvelle logique que les États-Unis sont rentrés. Le primus inter pares celle de rester non pas le garant du système international.
C'est fondamentalement une stratégie de moyens, est la grande stratégie américaine, qui consiste à toujours disposer de ressources militaires plus largement supérieures à l’addition de celles des autres puissances. Et donc l’écart reste important dans le domaine militaire, avec une reprise d’avance américaine notamment dans le domaine spatial. Avec une forte capacité de rebond que les États-Unis conservent. Dans le domaine des semi-conducteurs en particuliers, Pékin cherche toutefois à gagner en autonomie. Il y a les alliances militaires, c'est aussi un troisième élément. Elles sont un atout indéniable pour les États-Unis quand elles sont bien gérées.
Nous constatons que Washington agit donc comme un boxeur qui souhaite garder son adversaire dans la catégorie inférieure ?
C’est une bonne image même si un poids lourd peut être abîmé par un lourd-léger rapide qui sait éviter les coups. En tout cas tout ne réside pas dans la force. Leur modèle démocratique apparaît dysfonctionnel, avec Trump, les États-Unis ont perdu beaucoup de crédit moral. Les États-Unis conservent leur centralité en raison de leur vision globale. A mon avis, de manière paradoxale, la montée en puissance de la Chine a comme conséquence, un renforcement de la dépendance de l’Europe à l’égard des États-Unis. Sur des secteurs critiques.
C'est une guerre de corsaires et de pirates
La guerre est bien ouverte non dans le monde numérique et cyber ?
Oui, c'est plus que le far west, c’est une sorte de guerre de corsaires et de pirates. Elle est incessante. En permanence, les États, soit directement ou par l’intermédiaire de corsaires, conduisent des opérations. Dans le cadre de la doctrine des armées française par exemple, la lutte informatique offensive est en train de rentrer de monter en puissance. En plus vous avez également des pirates. Des effets extrêmement puissants, des acteurs individuels ou en coalition qui sont aussi capables de provoquer, en termes de cyber-sécurité, de coupures de courant à grande échelle. Avec les attaques d’hôpitaux, l’opinion découvre la multiplication des rançongiciels. La maîtrise de la cyber-sécurité est devenue un enjeu absolument central.
Ce qui frappe depuis une vingtaine d’années, c’est l’asymétrie entre le déploiement de puissance, par exemple de la puissance américaine, et la vulnérabilité face à des acteurs incommensurablement plus petits. Mais on peut penser aussi au virus, je pense aussi au 11 septembre. Dans notre approche de la puissance qu’est-ce que cela change ?
Pour reprendre Pierre Teilhard de Chardin, le virus nous oblige à relativiser cette notion de puissance, en voyant bien que nous sommes tous liés biologiquement. Au niveau planétaire d’un destin commun, on assiste ainsi à une prise de conscience . Elle révèle aussi des logiques classiques de puissance cette crise. On l’observe tous les jours sur le traitement à la fois proprement sanitaire et politique de la crise, que ce soit dans l’accès aux masques dans un premier temps, puis aux tests et aux vaccins. Nous rendons bien compte des attentes à l’égard des autorités publiques. Les rapports de puissances restent structurants, qu’il s’agisse de phases de coopération ou de confrontation.
Les Européens n’ont pas suffisamment pris la mesure de ces enjeux selon vous ?
Effectivement. Avec une Commission européenne plus consciente de la dimension géopolitique, on observe des évolutions récentes que les Européens ont du mal à comprendre une chose. Nous nous retrouvons même à grande vitesse à la périphérie du centre de gravité, c’est que nous ne sommes plus au centre du monde.
Cette idée fait quand même son chemin
L’amoindrissement des capacités productives de l’Europe est très bien compris par les milieux économiques, mais il l’est beaucoup moins par les milieux politiques et les forces sociales. L’idée selon laquelle le reste du monde voudrait vivre comme les Européens sont en fait, ce n’est plus le cas, car nous sommes de plus en plus vus comme inefficaces.
La modernité s’invente en Asie
Nous restons un espace de vie plutôt enviable oui ou non ?
Mais on observe néanmoins une sorte de déclassement, Oui, il faut relativiser, bien sûr, on reste une région riche. C'est en raison notamment de la confiance dans la technologie que la modernité s’invente de plus en plus en Asie de l’Est.
Est-ce que la pandémie accentue cette tendance selon vous ?
Elle systématise, en effet, le recours à des solutions technologiques pour l’élaboration et la conduite des politiques publiques. Ils passent après les considérations éthiques ou réglementaires. Bien avant la pandémie le tracking individuel était déjà effectif. Une différence fondamentale aujourd'hui entre pays asiatiques et pays occidentaux qui touchent aux libertés publiques et individuelles.
Des populations qui en étaient sorties à la faveur de la mondialisation post 1990, sont en train de refaire basculer dans l’ultra pauvreté du à la crise sanitaire, c'est un point d’attention. C’est encore très difficile à mesurer, mais la pandémie produit probablement une inversion de tendance ; qui pourrait invalider le discours habituel sur la mondialisation consistant à dire que l’intensification des échanges commerciaux, indépendamment de leurs conséquences environnementales, ont permis de sortir de l’ultra pauvreté un nombre extrêmement important de la population mondiale. Les effets de la crise sanitaire doivent être appréciés sur plusieurs décennies. Ne redonnent-elles pas du poids à l’Occident, l’élection de Biden et ce que vous dites sur l’importance des alliances ?
Nous sommes entrain d'assister à un double mouvement. Un réinvestissement sur le multilatéral qui devrait avoir un rôle stabilisateur à la fois la poursuite de fondamentaux de la politique américaine rivalité avec la Chine. Cela va avoir un deuxième effet pour prendre acte du fait que les démocraties sont attaquées et qu’elles doivent savoir se défendre une tentative pour liguer les démocraties. Moyen de rompre avec Trump, ce serait pour Biden le plus sûr.
Y compris sur le climat…
Oui. Qui laisse entrevoir une logique coopérative, le retour dans l’Accord de Paris est une décision symbolique forte. Cependant, dans le livre, je rappelle que la Chine et les États-Unis représentent plus de 45 % des émissions mondiales de CO2, et conçoivent aussi le climat en termes d’affrontement.
Le climat, un enjeu stratégique
Les Européens aussi ?
Pas du tout. Les Européens voient cette démarche en faveur des biens communs la lutte contre le réchauffement climatique l’alpha et l’oméga.
Est-ce un enjeu stratégique selon vous ?
Oui. C’est de savoir qui a le contrôle du thermostat mondial, c'est l’enjeu stratégique majeur entre les États-Unis et la Chine. Depuis plusieurs années la politique climatique est incluse par les militaires américains à une réflexion sur l’évolution de la conflictualité. C'est un raisonnement stratégique elle s’insère. C'est un signe de bon sens que le siège National Security Council ; Le fait que John Kerry soit l’envoyé spécial sur le climat.
Ils en ont pris la mesure les Européens ?
En Europe comme face à l’arrivée de l’Internet, on n'est un comme ça, à mon avis. Une évolution rapide qui s’observe et le réflexe est de dire il faut réguler, il y a des investissements très importants. Certes, il faut réguler, mais la régulation n’empêchera pas le fait qu’il y aura des capacités d’action de la part de ces deux grands acteurs supérieures en raison de leur absence d’inhibition à l’égard de la technologie.
De quoi s’agit-il, vous parlez dans votre livre de la géo-ingénierie ?
C’est la capacité de modification du climat à l’échelle locale, voire régionale.
Par exemple ?
Il y a deux choses. Le fait de pouvoir provoquer des pluies en perçant des nuages par exemple. Et puis encore, il y a toute la question de la séquestration de CO2.
L'objectif étant de continuer à produire comme on le fait et on capte le CO2 pour l’enfouir quelque part.
Nous continuons donc à polluer et on gérera…
Oui. On verdit les bilans en Europe, tout en polluant hors d’Europe, mais certaines délocalisations industrielles auxquelles se sont livrées les entreprises européennes peuvent s’analyser en ce sens. Ce n’est pas propre aux Européens, mais renvoie à la priorité donnée par un pays à son environnement par rapport à celui de son voisin…
C'est cela qui devrait encourager la décroissance…
L’absence du principe de sobriété aussi bien du côté chinois qu’américain, cette question de la décroissance renvoie à une différence fondamentale. Les Chinois disent : qu’est-ce qui nous ferait renoncer à l’amélioration de notre niveau de vie alors que vous, Occidentaux, n’avez cessé d’en bénéficier depuis deux siècles.
Avec des nuances cependant, quant aux Américains, ils considèrent toujours que leur mode de vie n’est pas négociable comme l’avait dit George Bush père. Il domine
à Pékin, comme à Washington, l’idée selon laquelle c’est la technologie qui permettra de répondre au dérèglement climatique.
Donc une course en avant vers l’innovation ?
Oui. Nos capacités de transformation du réel sont largement supérieures à nos capacités d’en anticiper les conséquences, cela renvoie à un problème fondamental, très difficile à traiter politiquement.
L’Europe a été au cœur de l’innovation durant des siècles. L’est-elle encore ?
Oui, nous conservons des capacités d’innovation très remarquables. Le Web est né au CERN, je me rappelle toujours que c’est une invention européenne. Le point sensible bien connu, c’est le passage entre l’innovation, l’industrialisation et la commercialisation. C’est le capitalisme de plateformes complètement dominé par les Américains et les Chinois, ce qui devient très problématique aujourd’hui pour les Européens. Les GAFAM et les BATX sont des investissements sans équivalent et disposent de capacités d’acquisition.
Sur les menaces cyber une dernière question. Notre sophistication nous rend t-il plus vulnérables ?
Cela, c’est certain ! Il faut aussi voir la crise sanitaire comme annonciatrice d’autres crises, et réfléchir, se préparer d’ores et déjà à la combinaison de crises sanitaire, environnementale et numérique. C'est-à-dire plus un système est complexe, plus il est vulnérable. Nous devons donc apprendre à deviner les mécanismes invisibles.
Faites un don aujourd’hui pour soutenir le journalisme indépendant. RadioTamTam est une station de radio de musique, Country, Française et du monde en ligne et s’appuie sur les dons des communautés du monde entier pour pouvoir maintenir l’excellente de la musique country, Rap, pop et du monde que vous écoutez également. Votre soutien et vos contributions nous permettrons d’atteindre nos objectifs et d’améliorer les conditions de travail. Votre don va financer notre mission. Vous pouvez faire votre don à notre station maintenant. Vous pouvez nous apporter votre soutien aujourd'hui. Pour toute personne souhaitant figurer sur la liste des lève-tôt, veuillez envoyer un e-mail à contact@radiotamtam.info
Et merci d'avoir lu.
L’équipe de RadioTamTam Propulsé par HelloAsso



Se connecter Inscription