Science : Comment le récit complotiste séduit notre cerveau

07 décembre 2020 à 18h47 - 1044 vues

Le discours complotiste s'immisce dans nos doutes, notre sentiment de ne pas tout contrôler... • ISTOCK

Par RadioTamTam

Les théories du complot rencontrent un succès phénoménal. Et pour cause : ces explications globalisantes actionnent notre système de la récompense et nous procurent un plaisir addictif, qui nous fait succomber.

C'est comme si vous dégustiez de succulents chocolats devant votre série préférée. Pour le cerveau, l'effet procuré parles théories du complot est le même: plaisir et réconfort. Comment y résister ? Parce qu'il fait tant de bien à nos neurones, le récit complotiste peut nous rendre dépendant. Comme lorsque nous ressentons ce besoin impérieux de croquer dans un chocolat, de le laisser fondre doucement dans la bouche et d'en humer tous les arômes…Et c'est bien là le problème ! Une fois qu'on y a goûté, on a envie d'en reprendre un, et encore un autre…

L'extase du moment « Aha ! » 

Le plaisir avant tout : c'est la devise unique de notre striatum, une structure profondément enfouie dans notre cerveau, à la jonction de la moelle épinière, quicontrôle les fonctions essentielles de notre survie. C'est ce dispositif archaïque qui injecte de la dopamine dans le système cérébral lorsque nous assouvissons certains plaisirs : manger, obtenir une promotion, faire l'amour, etc. Cette hormone de larécompense, on le sait moins, se déclenche aussi lorsque nous parvenons à obtenir un grand nombre d'informations sur notre environnement tout en minimisant nos efforts. Une aubaine pour les concepteurs de théories conspirationnistes, qui exploitent subtilement cete faille. Même lorsqu'elles sont tirées par les cheveux, ces explications globalisantes provoquent souvent en nous la satisfaction de la découverte. L'illusion de la compréhension.

Imaginez : vous venez de découvrir la solution d'une énigme ou d'un problème particulièrement épineux. Soudain, c'est l'illumination!  Bon sang mais c'est bien sûr ! Un mélange d'enthousiasme et de joie monte en vous. Ce que le sociologue Gérald Bronner nomme « l'effet de dévoilement ». Ce phénomène cérébral particulier a un nom : le moment Aha ! ou l'instant Eurêka !, dont les neuroscientifiques commencent à percer les mystères. Une équipe du département de psychologie de l'université Drexel de Philadelphie a décrit récemment ce qui se passe dans notre cerveau dans ces moments si particuliers.

Ces épiphanies créent une sorte d'explosion d'activité dans le cortex orbitofrontal, l'une des zones du système de récompense du cerveau. Celui-là même qui se déclenche lorsque nous dégustons des mets délicieux, lorsque nous sommes en compagnie de notre amoureux ou de notre amoureuse ou… lorsque nous consommons des stupéfiants. Les personnes qui ressentent ce plaisir ont alors tendance à en vouloir plus, à chercher d'autres explications conspirationnistes, ou même à adhérer à la théorie le plus globalisante possible. Celle qui expliquerait l'alpha et l'oméga de la vie – la drogue la plus pure, en quelque sorte. Jusqu'à, parfois, perdre le contrôle. Certains programmes de désintoxication incluent d'ailleurs désormais la lutte contre l'addiction aux théories du complot. C'est le cas, par exemple, de l'Addiction Center aux États-Unis, qui classe « l'abus » de conspirationnisme comme une addiction comportementale.

Le poison du doute 

Les similitudes avec l'industrie de la drogue sont troublantes. Les fabricants de théories du complot recourent à un marketing de l'offre pour écouler leur production mentale : ils diffusent massivement, et le plus souvent de manière créative, leurs récits sur les réseaux sociaux. Tous ont en commun d'instiller le soupçon pour créer un besoin obsessionnel d'explication – que le récit complotiste saura évidemment satisfaire. « Un des moteurs de cette dynamique est le fameux “doute” fort mis en avant dans les sphères conspirationnistes : au nom de ce doute, on en vient à tout remettre en question et finalement à basculer dans des logiciels idéologiques foncièrement simplistes, rejetant en bloc tout ce qui est perçu comme émanant du “système” en place, explique ainsi l'historienne Marie Peltier, spécialiste du conspirationnisme. Le doute comme seul horizon, cela conduit finalement à un rapport au monde foncièrement confus. »

Un cercle vicieux s'installe alors : plus le monde nous paraît chaotique, moins nous nous sentons en contrôle, plus nous sommes en quête de sens ; et plus ces théories nous paraissent séduisantes. Or, il est assez facile d'induire un tel sentiment d'insécurité. En 2015, des chercheurs de l'université d'Amsterdam ont ainsi divisé des étudiants volontaires entrois groupes. Ils ont demandé aux membres du premier groupe de raconter par écrit une période de leur vie où ils avaient l'impression de ne pas maîtriser la situation dans laquelle ils se trouvaient. Les membres du deuxième devaient, au contraire, relater un épisode de leur vie où ils se sentaient totalement en contrôle. Ceux du troisième groupe devaient décrire une situation neutre : ce qu'ils avaient mangé la veille. Ensuite, les chercheurs ont demandé à tous les étudiants ce qu'ils pensaient du fait que la nouvelle ligne de métro d'Amsterdam avait rencontré de nombreux incidents pendant sa construction. Surtout, ils leur ont proposé différentes explications, dont certaines étaient complotistes. Résultat : les étudiants qui avaient été préparés à se sentir en contrôle étaient moins susceptibles de soutenir les théories du complot que ceux des deux autres groupes. 

Sentiment d'impuissance 

« Il suffit souvent au mythe du complot de débusquer des anomalies et des éléments énigmatiques pour générer un vide inconfortable qu'il se propose bien vite de combler par un récit », écrit Gérald Bronner dans la Démocratie des crédules (Puf). Un peu comme un pompier pyromane jete une allumette pour pouvoir prétendre éteindre l'incendie. Alors que les adeptes du conspirationnisme sont en quête de sens et de réconfort, la pensée complotiste les incite à se comporter d'une manière qui augmente leur sentiment d'impuissance, les faisant se sentir encore plus mal. Comme l'addiction à une drogue procure au toxicomane une satisfaction éphémère… avant la chute, plus cruelle encore.

« Les personnes qui croient fermement aux théories du complot et deviennent dépendantes peuvent éprouver certaines des situations suivantes, écrivent ainsi les experts de l'Addiction Center : se sentir anxieuses ou craintives sans raison particulière ; ressentir une perte de contrôle, un sentiment de non-appartenance ou d'isolement ; une grande aliénation, un désengagement ou une désaffection de la société. » Convaincu que tout est mensonge et manipulation, le complotiste est comme ligoté par son propre récit. Paralysé. Empoisonné par une substance narrative nocive qui lui interdit toute confrontation authentique au réel.

Source : lavie.fr

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