SOCIETE : « Derrière l’inceste s’exprime une volonté de puissance »

25 janvier 2021 à 22h28 - 159 vues

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[Interview] Pour le philosophe Jean-Philippe Pierron, les maltraitances qui se déploient en famille revêtent une dimension particulière, parce qu'elle touche au biologique et au symbolique.

Par RadioTamTam

Jean-Philippe Pierron est professeur des universités en philosophie de la vie, de la médecine et du soin à l’université de Bourgogne. Il a écrit Où va la famille ? (les Liens qui libèrent). Prendre soin de la nature et des humains. Médecine, travail, écologie (les Belles Lettres) est son dernier ouvrage.

Que vous inspire l’affaire Olivier Duhamel ?

Cela raconte, tout d’abord, la fragilité des grandes institutions humaines, dont la famille. L’anthropologie nous apprend que les relations entre les humains sont structurées par des lois inconscientes, dont la prohibition de l’inceste. L’une de ses traductions possibles : les individus cherchent en dehors du clan de l’altérité. Mais si cette loi est structurante, elle peut être transgressée.

Ensuite, le récit fait par Camille Kouchner révèle le contexte plus général des relations entre amour et justice. Pendant longtemps, on a porté l’idée que la justice n’interférait pas dans la famille. Mais, avec les affaires de viols et la montée en puissance de la reconnaissance du droit des enfants, on voit que la justice peut se situer à l’intérieur du huis clos et qu’elle a des choses à y dire. Les histoires personnelles, l’entre-soi, sont des réalités éminemment publiques. Car la famille est le lieu où l’on s’expose à l’autre, dans ses affects, dans son genre, son âge. Cela prépare à l’exposition à tous les autres.

Le livre de Camille Kouchner fait suite à celui de Vanessa Springora sur l’affaire Matzneff et le sujet de la pédophilie. Comment expliquez-vous la place de l’écrit dans la révélation de ces drames ?

Les histoires familiales difficiles inspirent tous les genres littéraires : l’épique, le comique, le tragique. Mais, en ces matières, la première violence est faite au langage. Il faut se taire et se terrer. La venue au langage par le biais du récit est une réplique à l’assignation au silence. Les mots que l’on utilise sont une manière de qualifier la situation, de transcender la brutalité qui a été traversée, de sémantiser ces expériences pour en faire une réalité partageable par d’autres.

Pourquoi la société tolère-t-elle de moins en moins les violences intrafamiliales ?

On ne peut pas négliger l’importance des réseaux sociaux, qui font exister entre le « très public » et le « très intime » une autre sphère, celle du virtuel. Ce qui se disait dans l’intimité des alcôves, ce que l’on croyait passer pour une histoire très solitaire sont désormais vécus conjointement. Des communautés de souffrance partagée, d’ébranlés se constituent. Il faut ajouter aussi le mouvement rampant de la convocation du rôle du droit, de la revendication de son rôle de tiers pour court-circuiter d’autres autorités.

Comment expliquer le fait que la famille, normalement le lieu de protection, soit l’espace de tous les dangers ?

Ces autres avec lesquels on a affaire, ce sont les nôtres. Se joue dans la famille l’articulation entre proximité et distance, similitude et différence. Une famille, ce n’est pas un club, des amis, un parti politique. Les membres sont réunis sur un fond d’appartenance, d’hospitalité généalogique. S’y articulent aussi les questions de la mort et du sexe, de la nature et de la culture.

Dans le familial, le biologique et le symbolique sont activés. Il s’y vit une nécessité de ce qui me lie à l’autre, qui s’impose – on ne choisit pas sa famille ! Comment se débat-on avec cette nécessité ? La violence en famille percute cette dimension. Même si on est ultraviolent, on peut se laisser croire que l’on s’aimera toujours. Inversement, la violence peut être là pour s’arracher à ce poids familial. Parricides, matricides, infanticides, chaque forme exprime des dimensions différentes.

Quel type de barbarie exprime par exemple l’inceste ?

C’est une volonté de puissance qui s’exprime. On prend l’autre pour un objet. L’acte s’appuie aussi sur l’axe vertical de parentalité et de filiation. Une génération essaye de prendre un pouvoir à l’égard de l’autre. Les violences conjugales s’inscrivent, elles, dans un axe horizontal. Le sujet des pulsions et du désir engagés dans une relation amoureuse et d’extériorisation est activé.

Quels effets psychiques peuvent avoir la maltraitance chez l’enfant ?

La famille est le lieu des apprentissages des jeux relationnels et d’enjeux de la reconnaissance, fondée sur l’amour, la justice et l’estime. Peuvent se déployer trois registres de maltraitance : le refus d’aimer dans le désinvestissement affectif ou la brisure du lien sécurisant dans le viol, le refus de considérer l’enfant comme sujet de droit, même mineur, dans l’injustice faite à ses droits fondamentaux (séquestration, traitement inégal, déshéritage), le refus de reconnaissance sociale sous la figure du mépris, qui produit de la négligence, de l’humiliation et de la mésestime sociale – mauvais traitements, absence d’inscription sociale, déni des relations avec la famille dite élargie, si l’on pense aux grands-parents, mépris des formes de vie de ses enfants, etc.

Vous dites que les violences peuvent se déployer dans l’espace et dans le temps…

Nos manières de vivre se traduisent en architecture. Il n’y a pas de transmission du familial sans transcription spatiale. Les sujets vont défendre leurs positions dans l’espace. Le jeu du clos et de l’ouvert, de l’entrouvert ou du verrouillé, du montré et du caché, des portes qui claquent, voire murées, ou inversement des espaces sans clôtures, expriment spatialement de la violence en famille.

Attention, l’espace ne se résume pas au nombre de mètres carrés. Il est investi d’affects. Sur le plan temporel, cela peut se traduire par le temps passé ensemble, temps qualifié ou disqualifié, dans le temps long des silences ou des violences gardées secrètes.

Quel est l’impact du confinement ? Le fait qu’il y ait moins de dehors, que la vie soit rétrécie explique-t-il la progression des cas de maltraitances sur mineurs et des violences conjugales ?

Le degré de violence n’est pas indexé au nombre de mètres carrés. Il ne faut pas en avoir une vision mécaniste. Comme le dit Gaston Bachelard, l’espace est d’abord investi des tensions relationnelles. Le confinement met au jour le caractère dynamique de nos inscriptions spatiales : comment faire pour se maintenir chez soi comme sujet et pas assujetti.

Comment penser le droit ? Est-ce le meilleur garde-fou ?

Il faut attendre du droit, et dans le même temps pas tout en attendre. Il faut que justice soit faite, mais tout n’est pas question de justice. Le droit peut donner des leviers pour protéger les libertés. Mais l’existence des droits ne suffit pas à ce que les gens s’en emparent. Et le monde du vécu relève aussi d’autres catégories, notamment éthique, ontologique (d’où je viens), voire spirituelle (comment traverser l’effroi de ces situations qui nous empêchent d’être).

Il serait intéressant d’entendre les traditions religieuses sur ce point. Les épisodes de Caïn et Abel, le sacrifice d’Isaac, dans la Bible, dans leur langage symbolique, ont des choses à dire sur l’humain, les questions métaphysiques, sans faire de morale ni ingérence. Dans l’exemple, violent, de la lapidation de la femme adultère, dans l’Évangile de Jean, Jésus ne fait ni la morale, ni d’absolution facile.

Il invite ses interlocuteurs à approfondir le sens de cette violence en eux, qui les déborde, les malmène et trouble leur désir d’être ensemble. Spirituellement, la famille n’est pas un programme légal à honorer mais un processus de libération toujours à faire avancer.

SOURCE : lavie.fr

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